La journaliste de Canal Plus regarde Pierre Laurent et lui
balance, boudeuse : « Je suis déçue, Marie-George
Buffet n’est pas là. » Il lui rétorque,
ironique : « Je suis désolé d’être
là… » Plusieurs reporters affluent ce matin-là sur le
parvis de la gare du Nord, à Paris, espérant voir la secrétaire
nationale du PCF, comme l’indiquait le communiqué de presse
qui annonçait l’initiative sur les transports.
Qu’importe la présence de la tête de liste du Front de gauche
en Île-de-France, il n’est pas connu, déplorent-ils. Eux
veulent interviewer un visage identifiable, quitte à conforter les
partis dans leur persistance à présenter toujours les mêmes
candidats et en faire des élus cumulards.
Patrice Carmouze découvre pourtant un homme politique qui
« ne fuit pas les questions ». Le journaliste de la
chaîne de télé Cap 24 venait, cet après-midi-là au studio, de
maintenir la pression une demi-heure durant sur Pierre Laurent, le
questionnant aussi bien sur la chute des pays socialistes que sur
son programme électoral. « C’est intéressant ce qui se
passe au PCF, que l’on soit pour ou contre, mais enfin, il y
a un vrai renouvellement dans les idées, la façon de militer, les
alliances qu’il noue et dans les projets », commente
Patrice Carmouze à la fin de son émission, satisfait de la
prestation du candidat : « Il est bon »,
glisse-t-il.
« Je me dois d’y aller avec mes tripes »
Pierre Laurent n’est pas un séducteur. Son style charme
pourtant ceux qui le côtoient au jour le jour dans la campagne.
« Je connaissais sa capacité intellectuelle. Je
m’aperçois qu’il sait avec sensibilité faire circuler
la parole, en faire écho. Il écoute énormément et prend en compte
les propositions des citoyens et des associations », dit sa
colistière Henriette Zoughebi. C’est la marque de fabrique de
ce candidat de cinquante-deux ans, qui brigue son premier mandat
électif, son empreinte d’une rencontre à l’autre, comme
avec des habitants du 20e arrondissement de Paris, avec des
salariés de la SNCF ou avec des féministes. Ce jour-là, la
directrice d’un centre social l’invite à visiter les
locaux de cette structure associative pratiquant « la
démocratie implicative » avec la population. Le concept fait
mouche auprès du candidat : « Elle n’a pas
tort de préférer cette formule à celle de démocratie
participative. » Le soir même, il évoque son entrevue avec la
directrice du centre lors d’une réunion des militants du
Front de gauche, incitant chacun à la réflexion.
« Il y a beaucoup d’expertise dans la population, les
associations, les syndicats ou chez les élus locaux. Cette
expertise-là est partagée au fur et à mesure de la campagne, et
permet d’affiner les propositions et le projet que notre
liste porte », nous explique Pierre Laurent autour d’une
table dans une brasserie parisienne. La tasse de chocolat réchauffe
ses mains engourdies par la neige qui est tombée par intermittence
tout au long de cette journée de distribution de tracts devant les
entreprises ou sur les marchés. Le chef de file du Front de gauche
privilégie ces moments de contact direct avec les
citoyens : « Les gens se méfient de
l’ambiance politique et médiatique, estime-t-il. Ils ont
besoin de cet échange, de cette proximité qui lève les
barrières. »
Et puis, sans se raconter d’histoires, le coordinateur
national du PCF sait que pour se faire « connaître et
reconnaître », il doit multiplier les petites rencontres et
bousculer son tempérament d’homme « réservé »,
selon Marie-George Buffet. « Je dois y aller franchement, avec
mes tripes, je me dois de convaincre », confie-t-il. Avant de
préciser : « Je ne veux pas le faire sur le
registre de la pipolisation. Je ne veux pas asséner un discours aux
gens, j’ai envie d’être dans le dialogue avec eux. Ce
n’est certes pas le style politique à la mode
aujourd’hui, je le trouve cependant plus proche de la
sincérité. » Et si, finalement, Pierre Laurent était en train
de réhabiliter les politiques qui privilégient le fond de leur
discours sur leur image ? Marie-George Buffet le pense
fortement : « Dans cette politique frime, qui
perd son sens, qui sombre dans une séduction rapide, c’est
peut-être une garantie que d’avoir des hommes et des femmes
qui gardent une certaine rigueur, une certaine droiture en
politique. »
70 % des colistiers briguent un mandat pour la première
fois
Depuis plus d’un mois, Pierre Laurent parcourt
l’Île-de-France, engagé dans un marathon qui ne prendra fin
qu’à la veille du 14 mars prochain. « Je n’ai pas
accepté d’être candidat pour que mon nom figure sur
l’affiche », dit-il sur le rythme effréné qu’il
s’est assigné quotidiennement.
« J’essaie de mettre toute mon énergie dans cette
campagne que j’estime très importante. Les gens sont très
inquiets et en colère, ils veulent adresser un message contre
Sarkozy », justifie-t-il. En deux jours, ces mercredi et
jeudi-là, il aura dialogué avec des fonctionnaires de
l’hôpital public, des salariés de la Snecma, des locataires,
des sans-papiers ou des étudiants et des enseignants. Pour autant,
Pierre Laurent n’est pas seul dans cette conquête des
électeurs. La composition de la liste du Front de gauche demeure
sans doute son principal atout.
Sa diversité, ce soir-là, est palpable dans la salle du siège du
Conseil national du PCF, à Paris. Il y a là des candidats
communistes, du Parti de gauche, de la Gauche unitaire, des
Alternatifs ou encore de l’Alternative citoyenne. Des hommes
et des femmes de toutes les couleurs, de tous âges qui parlent la
même langue, partagent les expériences, affinent les idées.
70 % d’entre eux se présentent pour la première fois aux
élections, 30 % ont moins de 35 %.
« Le Front de gauche est devenu une réalité, les gens ne
l’identifient pas à un parti quelconque, c’est une
étiquette unitaire », souligne Éric Coquerel, secrétaire
national du PG. Tête de liste à Paris, il juge :
« Cela nous oblige à privilégier notre projet et nos
propositions. » Du coup, se réjouit-il, « tous les
candidats comptent pour un. Le contenu prend le pas sur la
politique spectacle ».
Il paraît déjà loin le temps où Pierre Laurent dirigeait la
rédaction de l’Humanité. L’homme se glisse lentement
mais sûrement dans son nouvel habit de candidat.
Mina Kaci